Afrique: La démocratie n’est pas un combat pour le pouvoir.  0

Encore animés par le réflexe autocratique et par les représentations despotiques et monarchiques du pouvoir, certains hommes politiques africains continuent de concevoir la démocratie comme un combat pour le pouvoir. Cette représentation dangereuse, grosse de toutes les perversions et de tous les dévoiements qui oblitèrent le progrès de la démocratie en Afrique, doit être récusée. En effet,  la démocratie est fondée sur l’idée que le pouvoir ne peut être accaparé par quiconque.  La démocratie n’est pas un combat pour le pouvoir, parce qu’en démocratie, le pouvoir désigne un lieu vide. L’élection démocratique n’est pas une épreuve de qualification destinée à permettre à un parti et à son chef de s’approprier légalement le pouvoir. Le pouvoir du peuple est inappropriable. Le pouvoir démocratique n’appartient à personne. Il signifie exclusivement le pouvoir pour le plus grand nombre de vivre librement, et pour chacun de construire sa vie de manière autonome en dehors de toute tutelle. Cf « En quel sens la démocratie est-elle le pouvoir du peuple » ? (voir cedea.net 29 décembre 2015  http://www.cedea.net/wp/?p=1104#more-1104.)

Le combat démocratique n’est pas un combat pour le pouvoir. C’est une compétition entre des programmes politiques et économiques  divergents, entre des projets sociétaux intégrateurs. Ces programmes sont défendus par des équipes qui aspirent à se qualifier électoralement pour exercer un service public. Le gouvernement démocratique est un serviteur de l’intérêt général. Depuis Léon Duguit et sa théorie du service public ( cf Léon Duguit: L’Etat, le Droit objectif et la Loi positive) comme le montre Pierre Rosanvallon, l’Etat moderne ne se définit plus « comme une puissance qui commande ». Il se comprend « comme une coopération de services publics organisées. Les gouvernants du même coup, ne sont plus appréhendés comme les organes d’une autorité qui surplombe la société après avoir été instituée par elle ; ils sont plus prosaïquement les gérant des affaires de la collectivité ». L’Etat démocratique est donc un administrateur du Bien commun. Il n’a pas vocation à commander la société et les gouvernants à être les dépositaires du pouvoir du peuple.

Nous devons aujourd’hui, en Afrique, révoquer la conception coloniale de l’Etat comme puissance commandante de la société, et des dirigeants politiques comme gouverneurs dépositaires de l’autorité d’un pouvoir tutélaire. Nous devons nous départir de la conception surannée et totalitaire du pouvoir du peuple comme commandement populaire et puissance publique, conception héritée des mouvements de libération. Nous devons abandonner la conception royaliste et monarchique du pouvoir comme trône personnel. Nous devons rejeter la conception autocratique de l’élection comme libre choix d’une équipe de gouvernement et d’une personne chargées d’exercer le pouvoir pour le compte du peuple.

L’élection démocratique est un choix de programmes formés dans le peuple et systématisés par les partis politiques qui ne sont pas des centres de pouvoir mais des médiateurs entre la société et l’Etat. Il est donc faux de soutenir, comme le fait le dirigeant d’une faction politique ivoirienne que « le FPI n’est pas un adepte friand du pouvoir, mais le seul à pouvoir se situer dans un combat pour le pouvoir ». Cette phrase redondante, quelque peu confuse, trahit une conception autocratique de la fonction du parti. Contrairement à la conception démocratique, elle fait du pouvoir l’objet de la compétition démocratique et définit le parti comme un appareil de pouvoir. Elle assigne au parti politique, la fonction de prescrire des mots d’ordre et des programmes d’appareils à l’électorat. En cette conception autocratique, l’électorat est considéré comme une ressource politique à la disposition des partis. En cette conception despotique antidémocratique, la lutte politique n’est pas une lutte de programme et de projets sociétaux formés dans la société. Elle est un combat d’appareils et de personnes. Une telle conception est aux antipodes de la conception démocratique de la lutte politique. Elle lui est antinomique.

Pour la démocratie, au contraire, l’affrontement politique est un affrontement de programmes et de projets sociétaux formés dans la société et traduisant les besoins, les intérêts et les valeurs des catégories sociales. Ces programmes et projets sociétaux, qui aspirent à recueillir la majorité du vote, sont représentés par des partis et incarnés par des individus qui les président. Ces individus-généraux ne sont pas des despotes et ont conscience de ne pas être les maîtres de la société. Ils se représentent par-dessus tout comme étant ses mandataires astreints à une reddition périodique des comptes. L’élection démocratique est cette reddition des comptes. Elle met en compétition des individus-généraux animés par une conviction démocratique. Loin d’être un affrontement personnel, c’est une compétition entre des individus-généraux ayant formulé la prétention d’administrer les différentes expressions de la généralité sociale et, par-dessus tout, de servir le Bien commun. Le pouvoir démocratique n’est donc pas un lieu d’exercice du pouvoir mais un espace de service du bien public. Les prétendants à l’exercice de ce service public suprême doivent impérativement s’inscrire dans tous les moments électoraux de la temporalité démocratique. Cette temporalité ne se réduit pas au moment de l’élection présidentielle. Leur absence répétée et remarquée aux différents épisodes intermédiaires de ce concours de sélection opéré le peuple, la vacance de leurs programmes politiques et de leurs projets sociétaux, oblige à douter de leur aptitude à se mettre au service du peuple. En démocratie, cette désertion électorale et cette vacance programmatique sont  éliminatoires.

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