Les pièges de l’identité en Côte d’Ivoire à l’approche de l’élection présidentielle.

En Côte d’Ivoire, deux modèles politiques et économiques s’affrontent. Les défenseurs de la démocratie libérale et de l’économie libre de marché, son versant économique nécessaire, affrontent les adeptes de la démocratie populaire à économie contrôlée par un Etat communautaire.  Favorisée par les excès du capitalisme financier décrié   et remis en question de part et d’autre dans le monde, une démagogie populiste  tente de recouvrir d’un écran de fumé protecteur  le combat d’arrière garde des tenants ivoiriens  de l’anti-développement et de la régression politique qui se sont regroupés dans une Coalition Nationale d'Opposition dite CNC.  Deux projets antinomiques de société sont en effet  proposés aux Ivoiriens : d’une part, une société libre ouverte pluraliste, diversifiée et hétérogène construite sur le principe de la citoyenneté et, d’autre part, une société fermée, autoritaire, traditionaliste, ethniquement homogène, construite sur le principe de l’ethnicité et de l’autochtonie, contrôlée et dominée par des élites lignagères.

Autrement dit, pour utiliser une analogie éclairante, la lutte actuelle de la CNC contre le gouvernement ivoirien s’apparente à la lutte historique des descendants du poujadisme français, du Front National de Jean-Marie Le Pen et de sa fille Marine contre les gouvernements républicains  de droite et de gauche en France. Est-ce d’ailleurs pour rien que le parti de Le Pen fut et demeure encore  le soutien indéfectible du FPI de Laurent Gbagbo dans une forme de complicité idéologique et politique ?

En Côte d’Ivoire, l’anti-modernisme traditionaliste et l’anti-développement se drapent donc  aujourd’hui dans la toge loufoque du nationalisme identitaire et de la défense de l’autochtonie contre une prétendue invasion de cultures et d’intérêts venus  de l’étranger. Est-il besoin d’ajouter que « cette revendication d’identité vient  toujours_comme le souligne le grand sociologue Alain Touraine_ des dirigeants politiques et des idéologues des pays dominés que de la masse de leur population » et qu’elle « justifie des politiques nationalistes qui méprisent les intérêts des catégories les plus nombreuses au lieu de la défendre » ? Est-il besoin de rappeler aux Ivoiriens qu’à la fin des années 1990, la revendication d’identité, portée en fanfare   par le FPI de Laurent Gbagbo qui l’avait soustraite  à une certaine baronnie du PDCI maintenant dévoilée au grand jour dans une célèbre  coalition de dissidents pro-Gbagbo, avait accouché d’un Etat militarisé et meurtrier qui avait désintégré  la nation ivoirienne en construction ?

Que nous proposent en effet les leaders de l’opposition CNC,  contempteurs du modèle politique et économique en cours, dans la Côte d’Ivoire actuelle ?

Charles Konan Banny propose de restaurer, en lieu et place de l’Etat  démocratique  libéral moderniste ivoirien actuel, un Etat patrimonialiste et traditionaliste, fondé sur le respect des coutumes et sur la gestion patrimoniale d’un héritage. Essy Amara propose un Etat centralisateur et  une démocratie du consensus de triste mémoire au Mali,  une société homogénéisée bâtie  sur l’exclusion des étrangers,  fondée sur la cohésion sociale des ethnies et expurgée du conflit et de la contradiction.  Laurent Gbagbo et ses disciples, quant à eux, n’envisagent la Côte d’Ivoire que sous les traits d’une démocratie populaire dominée par une avant-garde oligarchique prétendant incarner  un peuple ethnique. Nostalgique de la révolution prolétarienne de type léniniste et du panafricanisme révolutionnaire,  Mamadou Koulibaly, qui n’a pourtant  pas condamné la dérive xénophobe de son mentor, propose aux Ivoiriens un projet de société anarchique et libertaire fondé sur la révolte anticolonialiste permanente contre les gouvernements qu’il juge être à la solde des anciens Etats coloniaux . En témoigne son appel récent à la révolte populaire contre le gouvernement ivoirien, appel  étrange et étonnant  de la part de celui qui n’eut jamais de mots assez durs contre la rébellion de 2002. Ces entourloupes populistes camouflées sous le masque de la sagesse politique d’anciens barons et de la conviction patriotique de jeunes loups ne peuvent donc plus faire illusion.

En ces différentes obédiences politiques du nationalisme communautaire  incarné par les diverses factions de l’opposition CNC, est défendue, de manière caractéristique,  un projet de société qui donne la priorité à l’intégration ethnique de la société sur les nécessités de la modernisation économique et  qui subordonne les objectifs de modernisation à l’intégration sociale et culturelle. L’intégration nationale et sociale, à savoir, dans le cas d’espèce ivoirien, la réconciliation, obéit alors aux priorités politiques et idéologiques d’une classe dirigeante dominatrice soucieuse de conserver la société ivoirienne sous sa tutelle. Elle n’obéit en aucun cas à des préoccupations et à un souci politique d’émancipation économique des populations. Les opérateurs de l’intégration sociale sont des dirigeants politiques  qui utilisent la société comme une ressource , selon leur propre agenda et stratégie de conquête et de conservation du pouvoir.

C’est précisément dans cette logique politique de pouvoir et de domination  que la réconciliation ivoirienne a été prise en otage par des entrepreneurs politiques ivoiriens. Ces derniers l’utilisent maintenant ouvertement comme argument de campagne. La dénonciation de la politique économique du gouvernement est le fait de dirigeants politiques qui ont  choisi la forme communautaire  fermée ségrégationniste et hostile de l’Etat. Ils rejettent l’Etat démocratique, libéral, ouvert, tolérant et fraternel. Loin d’être une dénonciation démocratique lucide et courageuse  d’une dérive mafieuse du pouvoir ivoirien qui désintègrerait  l’unité républicaine du peuple ivoirien, cette dénonciation d’une tare inexistante est, au contraire, du populisme  démagogique. Elle vise à discréditer  le choix alternatif républicain pertinent consistant à réconcilier les Ivoiriens en produisant concrètement entre eux un sentiment de commune appartenance  et de similarité citoyenne   au moyen d’une politique économique soucieuse d’incarner dans le vécu les idéaux de liberté et d’égalité.

 Sous Laurent Gbagbo, modèle politique et héros des différents leaders de la CNC, la société ivoirienne fut clivée et divisée par la ségrégation politique et l’exclusion économique du plus grand nombre. N’est-ce pas alors un euphémisme, une moquerie et une injure, adressée au peuple ivoirien, que de lui proposer comme appât, la réconciliation au bout de l’hameçon empoisonné  du nationalisme identitaire qui avait justement servi à le ferrer à l’aube des années 1990-2000 pour le diviser et l’offrir en holocauste aux appétits de pouvoir gargantuesques d’une élite prédatrice ?

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