Alliance PDCI-FPI : Le ‘’serpent’’ et le ‘’bâton’’ peuvent-ils cohabiter ?  1

Ambroise Tiétié

Journaliste professionnel

Au quotidien ivoirien Le Rassemblement.

Alliance PDCI-FPI : Le ‘’serpent’’ et le ‘’bâton’’ peuvent-ils cohabiter ?

Lorsque le PDCI-RDA a perdu le pouvoir le 24 décembre 1999, suite à un pronunciamiento, Laurent Gbagbo n’avait pas caché sa joie, estimant ‘’qu’il y a des coups d’Etat qui sont salutaires’’. Quelques jours plus tard, il mobilisait ses troupes en leur rappelant que ‘’le serpent n’est pas mort’’ et qu’il fallait donc ‘’garder le bâton’’. Le ‘’serpent’’, c’était le PDCI-RDA.

Après le retrait du PDCI-RDA du RHDP, le 08 août 2018, le président du vieux parti Henri Konan Bédié n’a pas mis longtemps pour déclarer sa flamme au FPI. C’est d’abord Affi N’Guessan, président contesté mais légal du parti aux deux doigts qu’il a dragué ouvertement. On se rappelle, dans ce cadre, la visite de celui-ci à N’Zueba, à Daoukro, l’imprenable citadelle de ce dernier. Les deux hommes s’étaient alors rencontrés dans une ambiance chaleureuse, sur fond de malentendus. De fait, n’est-ce pas le même Affi qui traitait le même Bédié de ‘’vieux pneu réchappé, bon pour la casse’’ ? Et comme il fallait s’y attendre, lorsque l’ancien président Laurent Gbagbo a été libéré, le patron du PDCI-RDA n’a éprouvé aucun scrupule à se tourner vers lui, laissant Affi penaud et estomaqué. Mais, ce dernier n’était pas au bout de ses peines, puisque le Sphinx de Daoukro va opérer un virage à 360°, ignorant désormais l’ancien Premier ministre de Gbagbo au bénéfice de l’époux de Simone Ehivet. C’est ainsi qu’il n’a pas hésité à se rendre à Bruxelles au début du mois de juillet à la rencontre de Laurent Gbagbo qui l’a reçu le 29 du même mois.

Cependant, les uns et les autres ne manquent pas de s’interroger depuis. Comment Bédié a-t-il pu nourrir puis faire venir au jour un tel projet ? Comment a-t-il pu passer par pertes et profits toutes ces inimitiés et ces contentieux qui ont marqué leur parcours ? Henri Konan Bédié est-il si amnésique qu’il a déjà oublié ces années de diabolisation du PDCI-RDA et de lui-même par son nouvel allié ? Une petite piqûre de rappel ne serait pas de trop. Voici ce que Gbagbo disait de Bédié. Des amabilités dont devrait se souvenir l’intéressé pour le reste de ses jours. ‘’Il (Ndlr, Bédié) était incompétent, dictateur, quelqu’un  qui faisait fi de l’avis de l’entourage, Henri Konan Bédié était tout ça à la fois. Il était franchement inapte à diriger notre pays. Et ce n’est pas un sentiment nouveau chez moi. Cela remonte à notre première rencontre, en décembre 1990. Il était Président de l’Assemblée nationale et j’étais député. A la sortie de l’entretien, j’ai dit à mon épouse : cet homme-là n’est pas fait pour gouverner. Il est faible, léger, susceptible et, je pèse mes mots, intellectuellement incompétent’’. Y a-t-il charge plus ‘’létale’’ ?

Y a-t-il charge plus létale ?

Et après que l’ex-exilé de la Rue Beethoven a été élu à la tête de son parti face à Laurent Dona Fologo, voici ce que persiflait Affi N’Guessan qui n’a jamais, lui aussi, eu les yeux de Chimène pour l’inamovible leader du parti septuagénaire : ‘’Le PDCI-RDA  aurait dû choisir un autre personnage pour le diriger, eu égard au triste passé de M. Bédié’’. C’est quand même fort de café ! En clair, ni Gbagbo, ni Affi n’aiment vraiment Bédié et les termes pour traduire cette aversion ont la crudité des injures ! Et dire que c’est avec ces hommes qu’il a décidé de marcher après qu’il a snobé la ‘’maison de son père’’. Un père pour qui Gbagbo n’avait pas plus de respect, puisqu’il disait de lui pis que pendre. Suprême avanie, il a poussé de jeunes badauds à traiter le père de la Nation Félix Houphouët-Boigny, le ‘’grand Fefal’’, de ‘’voleur’’. C’était en 1990, à la faveur de la Présidentielle qui a opposé les deux leaders dans une atmosphère électrique. C’est une injure dont ne s’est jamais remise le ‘’vieux’’ qui est décédé sans avoir été lavé de cette ‘’souillure’’. C’est dire si le contentieux entre le PDCI-RDA et le FPI est insurmontable, pour ne pas dire plus. Dans ces conditions, comment qualifier l’alliance entre les deux partis ? Si ce n’est pas un sacrilège, cela y ressemble fort.

Dès lors, que dire de monsieur Bédié qui semble avoir tout oublié, et les offenses, et les quolibets, et les lazzis, pour se mettre en ‘’ménage’’ avec des gens dont tout le sépare. Tout. Que recherche-t-il ? Le pouvoir ? Mais, peut-on se renier à ce point pour le pouvoir ? Il est généralement admis qu’on ne montre pas son village avec la main gauche. Mais, pas Henri Konan Bédié qui faire pire : non seulement, il montre son village avec la main gauche, mais il crache sur ce village dont il a effacé jusqu’au souvenir de sa mémoire. On peut le déplorer. Car, l’alliance Bédié-Gbagbo est tout sauf politique. C’est de la sorcellerie, la haute ! Autrement, comment expliquer ce mariage entre deux hommes que tout sépare. Et l’idéologie, et les origines, et la trajectoire. Si l’un est né quasiment avec une ‘’cuillère en or’’ à la bouche et a presque tout eu sans trimer, l’autre est un enfant de la ‘’plèbe’’ à qui rien n’a été donné gratuitement. Il a monté l’échelle sociale sans l’aide de personne ou si peu (d’ailleurs, on ne lui connait aucun ‘’pygmalion’’) et a dû affronter l’adversité plus souvent qu’à son tour. Ce sont donc deux hommes aux destins opposés. Et après la crise postélectorale qui a ‘’sédimenté’’ les rancœurs et  les inimitiés entre  les deux, très peu de personnes auraient parié un ‘’kopeck’’ sur leurs retrouvailles, a fortiori, une alliance. Mais, c’est connu, le hasard n’existe pas. Aussi, la haine que nourrissent l’un et l’autre à l’encontre de Ouattara a servi de base à leur rapprochement. Ils font dorénavant assaut de civilités après s’être lancé les pires insanités. Des deux, on pourrait dire qu’ils se sont tant haïs qu’ils ont fini par s’aimer. Fatalement. Mais, le hic, c’est que c’est un ‘’amour’’ en trompe-l’œil, un ersatz d’affection qui fondra comme beurre au soleil  sous la charge de leurs nombreux contentieux à la première occasion. En attendant, les Ivoiriens qui ne sont pas dupes, s’amusent à regarder ces retrouvailles naguère improbables. Mais, comment l’oublier ? Ils ont une seule chose en commun, la haine de Ouattara, on le répète, qu’ils ambitionnent de ‘’faire partir du pouvoir’’. On pourrait alors, logiquement, se demander : et après ? Comment pourront-ils gérer ce pouvoir ? C’est à ce niveau que Bédié se rendra compte qu’il a fait un saut dans l’inconnu, le plus abyssal. Il comprendra alors que celui qui a dit, parlant du PDCI-RDA, que ‘’le serpent n’est pas encore mort’’, ne se reniera pas, lui. Bédié comprendra, surtout, que le serpent et le bâton destiné à frapper le reptile ne peuvent pas cohabiter. N’Zueba comprendra, enfin, que lui et Gbagbo ne pourront jamais, comme on dit trivialement, ‘’attacher bagages ensemble’’. Ne dit-on pas que ce sont les oiseaux de même plumage, voire de même ramage, qui volent ensemble ? Or, les deux hommes, on l’a dit, n’ont rien en commun.Subséquemment, il est difficile, pour ne pas dire impossible, qu’ils s’allient. C’est pourquoi, on ne condamnera jamais assez le goût du pouvoir qui conduit Bédié à de telles extrémités. Car, il ne pourra convaincre personne de la pureté de ses intentions. Personne ne le  croira s’il justifie le combat qu’il mène contre le RHDP et son premier responsable Alassane Ouattara par sa volonté de réconcilier ses compatriotes ou son désir de leur offrir de meilleures conditions de vie. Celui qu’il a baptisé ‘’le bâtisseur des temps modernes’’ le fait déjà assez bien, tellement qu’il n’a pas hésité à lancer ce qu’on a nommé l’Appel de Daoukro dans lequel il s’extasiait devant les nombreuses réalisations de son cadet.

Il s’extasiait devant les nombreuses réalisations de son cadet

‘’Permets-moi de rappeler très brièvement le bilan plus que flatteur que j’observe, avec les Ivoiriens, de ton mandat à la tête de la Côte d’ Ivoire. Outre les grands travaux entrepris dans toute la Côte d’Ivoire qui se trouve ainsi en chantier, tu as pris la décision de visiter les différentes régions du pays. Et dans ces régions, tu as eu à refaire ou à bitumer les voiries des principales villes traversées, de reprofiler les routes, de renforcer l’hydraulique par la réparation de pompes et des forages nouveaux ou la construction de châteaux d’eau, d’étendre ou de renforcer le réseau électrique. Tu as repris la réhabilitation et la construction de bâtiments administratifs. Tu n’as pas oublié la formation de nos enfants par la construction d’écoles primaires, de collèges et de lycées et pour la santé des populations, tu as pourvu à la réalisation de centres de santé, d’hôpitaux avec leurs équipements. Toutes ces réalisations sont faites pour le développement durable du pays et donc pour la stabilité et la paix. C’est bien ce qui me motive à soutenir personnellement ces actions et à te soutenir, toi, qui les conduis, comme le font toutes les populations dont on voudra bien trouver ici, à Daoukro, un grand échantillon rassemblé. Je ne doute pas un seul instant, en effet, que toutes les populations ivoiriennes partagent ce point de vue’’, se félicitait-il. C’était le mercredi 17 septembre 2014, à Daoukro. Quelques semaines plus tard, le 16 décembre 2014, il se ‘’pâmait’’, à nouveau, devant la maestria et le génie de son ex-allié qui lui a dédié le 3ème pont d’Abidjan. ‘’En post-scriptum, comme dans une missive jetée à la poste et à la postérité, et pour les mots de la fin de cette allocution, je propose ceci que j’ai écrit: cet ouvrage révolutionnaire (le pont Henri Konan Bédié, ndlr) vaut, à lui seul, deux mandats présidentiels pour son grand réalisateur, le président Alassane Ouattara’’, lançait-il, très en verve, face à un Charles Konan Banny, à ce moment-là candidat déclaré à la Présidentielle 2015. Pourquoi alors a-t-il quitté le RHDP si n’est pour des ambitions personnelles ? Si ce n’est pour assouvir des ‘’pulsions vindicatives’’.

Faut-il rappeler que Bédié n’a toujours pas ‘’digéré’’ le coup d’Etat qui écourta son règne ? C’est une vilénie qu’il veut effacer en reprenant le pouvoir. C’est un projet dont il ne fait désormais aucun mystère même s’il semble quelque peu gêné aux entournures d’avoir encore à descendre dans l’arène et à se mettre en première ligne. En attestent ces échanges entre l’intéressé et un correspondant de la chaine de télévision française France 24 qui l’interrogeait, le 14 décembre 2018, dans son ‘’antre’’ de Daoukro. Voici ce qu’il disait en substance, répondant à la préoccupation du confrère sur son éventuelle candidature : ‘’ça pourrait ne pas être moi.

-Mais, ça pourrait aussi être vous, a renchéri le journaliste

-Oui, ça pourrait être moi’’, a-t-il reconnu, presque à son corps défendant, comme si lui-même était mal à l’aise face à cette probabilité pour le moins ubuesque. Il a 85 balais !

‘’Alea jacta est’’, auraient soupiré les Latinistes. Le sort en est jeté ! Il ne reste plus au RHDP qu’à tirer les conséquences, toutes les conséquences, de l’entêtement de N’Zueba à ‘’franchir le Rubicon en s’alliant à des gens dont il avait tout intérêt à se méfier. Et le parti présidentiel semble l’avoir compris puisque bientôt le PDCI-RDA Daoukro ne sera plus qu’une relique, le parti ayant été vidé de ses ‘’bras valides’’ qui sont en train de ‘’migrer’’ par vagues successives vers la ‘’maison du père’’ pour ne pas avoir à tuer ce dernier une seconde fois. C’est ce qui s’appelle prendre ses distances avec quelqu’un. Un dicton africain dit bien ceci et ce sera le fin mot de l’histoire : ‘’Ne te laisse pas laper par ce qui peut t’avaler’’. Bédié ne tardera pas à l’apprendre. A ses dépens.

AMBROISE TIETIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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