LE PDCI-RDA COMME UNE MONTRE CASSĒE  0

DIBI Kouadio Augustin

Professeur titulaire de Philosophie

Université Félix Houphouët Boigny de Cocody

LE PDCI-RDA COMME UNE MONTRE CASSĒE

Dans une de ses œuvres théâtrales, Gabriel Marcel écrivait : « Tu n'as pas l'impression que  nous vivons, si cela peut s'appeler vivre, dans un monde cassé? Oui, cassé comme une montre cassée. Le ressort ne fonctionne plus. En apparence, il n'y a rien de changé. Tout est bien en place. Mais, si on la porte à son oreille, on n'entend plus rien ». Tout  ne donne-t-il pas l'impression que le cœur du PDCI a cessé de battre, que ce qui, des décennies durant, lui assura sa vitalité et son animation réflexive, a perdu de sa flamme et s'est en chemin obscurci ? Certes, cette formation politique existe, si l'on s'en tient à ses gestes au dehors, à ses déclarations quotidiennes et au défilé incessant de ses communiqués à l'endroit de ses militants ! Mais, au-dedans de lui-même, le ressort n'est-il pas manifestement déréglé?

          Dans les pages du NOUVEAU REVEIL, il nous a été donné de lire: « On a quitté le RHDP unifié pour ne pas faire disparaître le PDCI-RDA », ou encore     « Les vrais héritiers d'Houphouët sont au PDCI ». Ces paroles  opposent deux termes : le  PDCI et le RHDP. Mais, conceptuellement, du point de vue des idées,  rien n'est soutenu pour établir et fonder en raison cette opposition ! Aucune objection n'est formulée mettant en cause la gouvernance actuelle du pays  et proposant une autre orientation afin que demain soit meilleur et plus beau qu'aujourd'hui ! En quoi le Rassemblement visé, réunissant des demeures éparses de la même maison  et soucieux de voir briller en infinies scintillations les idéaux de paix et de fraternité au delà de l'ethnie du Président Félix Houphouët-Boigny, saurait-il signifier la disparition d'une formation politique qui nous a tous utilement nourris et construits ? Quels sont ces héritiers  s'empressant d'enfouir dans la terre la pièce d'or que leur a laissée le maître parti en voyage, au lieu de travailler afin qu'elle produise des intérêts ? C'est à penser que du maître ils n'ont pas retenu la leçon, car, à la manière des alchimistes, il était soucieux de transmuter le plomb vil en or pur, le charbon noir en diamant éclatant. Les paysans savent d'expérience, et par suite, dans une sorte d'intuition a priori,  que la graine mise en terre doit mourir, disparaître afin que germent des pousses élégantes promettant des fruits splendides et abondants. De cette façon, la disparition ne signifie nullement anéantissement radical, réduction au Rien, à rien, mais sacrifice du moment de la contingence pour se pousser vers le maximum de soi, passage nécessaire par l'obscur des racines et des radicelles du réel  afin d'émerger dans une fécondante irradiation. Descartes soulignait que chacun de nous a  été enfant avant que d'être grand ! L'enfant que nous fûmes n'a pas disparu au sens d'un anéantissement qui aurait la signification de l'acte de « trancher une tête de chou ou d'engloutir une gorgée d'eau », pour parler comme Hegel. N'est- ce pas bien l'enfant qui a pu grandir dans un processus par étapes, un parcours de médiations, afin de devenir adolescent et adulte, comme le point s'étirant pour se faire trait, ligne et cercle ? Le PDCI lui-même n'a-t-il pas eu à passer par des étapes, des moments d'endurance avant de devenir une réalité effective? N'est-il pas le résultat d'un parcours? C'est bien un syndicat agricole qui a connu des changements pour servir d'impulsion dynamique à la création de ce Parti qui, en fédérant des patriotes ivoiriens et des démocrates non-ivoiriens, a pu conduire notre pays à l'indépendance. Cette formation politique fondée par le Président Félix Houphouët Boigny est donc une réalité de nature essentiellement dialectique, comme il  en va de tout ce qui est vivant. Le premier bâtisseur de notre pays ne peut se réjouir d'avoir pour enfants des héritiers, prisonniers du fétichisme d'un sigle porté à l'absolu, considéré comme un trépied sur lequel il faut s'asseoir pour proférer des oracles et attendre des signes provenus d'une antique divinité, sans aucune attention aux exigences du présent et de la modernité. Le Président Félix Houphouët Boigny avait un sens dialectique du réel. Il savait que celui qui demande qu'existe seulement ce qui ne comporte en soi aucune contradiction, aucun mouvement en tant qu'unité des contraires, identité des opposés, celui-là exige en même temps que rien de vivant n'existe !

          Ceux qui se réclament de lui en refusant ce beau cadeau du destin qu'est le RHDP, tombent dans la mauvaise contradiction, celle de l'inconséquence avec soi, faute d'enracinement dans un lieu conceptuel, car le RHDP est bien ce Parti susceptible de porter à sa fin la plus propre, à son entéléchie, à son essence ultime, l'idéal au cœur du PDCI. Il est la synthèse des aspirations du Président Félix Houphouët Boigny. Synthèse est à entendre comme Platon saisit le mot : la synopse, la vue d'ensemble, unifiante et non divisante, celle qui dégage, au fond, non pas des ressemblances, vue trop extérieure et mécanique, mais plutôt la rassemblance, ce qui rassemble. On peut refuser le RHDP, mais dans ces conditions, comment se dire héritiers du premier Bâtisseur de notre pays ? C'est plutôt révéler que l'on est resté, des décennies durant, seulement à côté de lui, en simple colleurs d'affiches, non comme des disciples…

          Le RHDP ne pouvait continuer de subsister comme une coalition de partis survenant seulement au moment des élections. Si pareil  Rassemblement a permis à notre pays de jouir d'une stabilité rayonnante, de passer de l'enlisement dans l'horizontalité à la verticalité, n'est-ce pas qu'il est une chance de salut, une fontaine de résurrection ? Une coalition de partis ne transcendant pas la ponctualité du seul moment électoral, finit très tôt par révéler ses limites et par se fissurer jusqu'à des querelles, car chaque formation politique, voulant voir un de ses membres à la tête des choses, trouvera que les autres lui bouchent son horizon. La ponctualité figée du seul moment électoral a laissé surgir l'idée d'une alternance conçue comme l'acte de se passer le pouvoir, dans l'oubli total des autres partis constituant l'opposition dont l'intervention est pourtant essentielle dans la consolidation de l'être-ensemble. Si l'on tient à tout prix à une alternance, l'idée en a été déjà suggérée : elle doit être en vue d'une nouvelle génération.

          C'est à la condition que chaque parti fasse sacrifice de sa particularité pour s'intégrer à une totalité le portant plus loin et plus haut, dans le seul souci de l'éclosion d'une « patrie de la vraie fraternité » que le RHDP peut exister afin d'exalter l'idéal ayant habité cet homme exceptionnel venu nous faire signe pour, dans le silence, se retirer et nous observer de la fenêtre de l'éternité.

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