La problématique de l’alternance du pouvoir en Côte d’Ivoire, appréhendée sous la perspective de la base sociologique du pays.  0

La question de l’alternance du pouvoir en Côte d’Ivoire doit être envisagée relativement aux questions vitales ci-dessous parce que l’alternance démocratique est une alternance citoyenne et programmatique fondée sur une représentativité partisane de type social. La démocratie n’est pas un régime hors-sol. La problématique démocratique n’est pas une problématique désincarnée.

Les intellectuels et les journalistes ivoiriens qui abordent la question de l’alternance avec une coupable légèreté, selon moi, en répétant des poncifs et des lieux communs selon l'air du temps, devraient être un peu plus regardants sur la réalité sociologique et historique de notre pays.

Les 67 ethnies et les multiples confessions que nous sommes en Côte d’Ivoire sont-elles unies dans la citoyenneté ? Sommes-nous unis dans un sentiment d’appartenance commune par-delà nos ethnies et nos coutumes particulières, nos confessions et nos dieux ?  

Nous reconnaissons-nous comme similaires dans la République ? Nous définissons-nous tous comme Ivoiriens avant de nous définir comme ethnie ? Nous définissons-nous selon notre appartenance nationale avant de nous définir selon notre appartenance communautaire ?

 Reconnaissons-nous, tous, la République et ses valeurs qui nous permettent de vivre-ensemble ou reconnaissons-nous d’abord nos villages et nos coutumes qui nous distinguent et nous séparent? Nous représentons-nous, par-dessus tout, comme citoyens ou nous représentons-nous comme identité ethnique et confessionnelle ?

Sur quelle base sommes-nous affiliés au parti dans lequel nous nous reconnaissons ? Y sommes-nous affiliés selon notre appartenance socioprofessionnelle ou selon notre appartenance communautaire ? Quelle est la forme de représentativité de nos partis politiques ? Est-ce une représentativité de type socioprofessionnelle ou de type communautaire ?

Reconnaissons-nous l’État ivoirien comme notre bien commun à tous et reconnaissons-nous le gouvernement comme un défenseur de l’intérêt général et un  gestionnaire  du bien commun ? Sommes-nous par-dessus-tout patriotes ou nationalistes ?

 Le patriotisme c’est la reconnaissance de l’État comme source de notre identité nationale. Le nationalisme, c’est au contraire, la reconnaissance des communautés comme sources de notre identité nationale.

Si nous ne sommes pas patriotes et que nous sommes plutôt nationalistes, cela signifie que nous ne sentons pas appartenir à la République de Côte d’Ivoire mais plutôt à nos communautés ethniques et confessionnelles. Nous ne nous définissons pas comme citoyens mais plutôt comme ethnies.

Les 67 ethnies et les multiples communautés que nous-sommes risquent alors  de s’affronter afin de s’approprier l’État et en user comme instrument de domination et d’affirmation d’une prééminence culturelle.  

La question de l’alternance en Côte d’Ivoire doit être envisagée relativement à ces questions vitales parce que l’alternance démocratique est une alternance citoyenne programmatique fondée sur une représentativité partisane de type sociale. La démocratie n’est pas un régime hors-sol. La problématique démocratique n’est pas une problématique désincarnée.

L’objet de la démocratie est d’unir la diversité des appartenances ethniques dans la citoyenneté qui est l’expression civique et politique de l’égalité. Il s’agit aussi dans cette égalité citoyenne de respecter les différences. C’est l’impératif de liberté et d’autonomie individuelle et collective exprimé par le pluralisme dans la démocratie. Nous sommes égaux en tant que différents et nous devons nous respecter et nous reconnaître réciproquement dans la dignité humaine qui est l’une de nos prérogatives fondamentales en tant qu’êtres humains.

Sommes-nous tous en accord  avec ces valeurs fondatrices fondamentales de la démocratie républicaine pluraliste qui rendent possible le vivre ?

Dans la démocratie française et dans la démocratie sénégalaise, béninoise  ou Ghanéenne l’alternance du pouvoir va de soi  parce que les gouvernants et les gouvernés se reconnaissent dans la République. De la majorité du peuple à la majorité de ses dirigeants, les Sénégalais, les Béninois et les Ghanéens sont Patriotes. Transcendant leurs appartenances primordiales dans lesquelles ils continuent néanmoins de se reconnaître  ils ont réussi au fil de l’histoire à convertir en patriotisme d’État le nationalisme libéral des pères de l’indépendance de leurs nations. Les Ivoiriens, au contraire, sont nationalistes. Chez eux le village et le terroir passent avant la ville. C’est la différence qui distingue la Côte d’Ivoire notre pays des trois pays cités ci-dessus. Un noyau dur de l’intelligentsia et des acteurs politiques ivoiriens est viscéralement nationaliste. Farouchement opposé au nationalisme libéral de Félix Houphouët-Boiny, ils ont adopté un nationalisme différentialiste fermé et protectionniste qu’ils essaient d’ériger en idéologie national du pays depuis les années 1990. Il en est résulté une fracture identitaire profonde de notre pays.

Contre ces élites nationalistes passéistes se dressent une nouvelle génération d’élites patriotiques progressistes. Cette nouvelle génération d’élites ivoiriennes s’inscrit dans la ligne du nationalisme libéral du Père d’Indépendance Ivoirienne qu’ils essaient à l’image des élites sénégalaises béninoises et ghanéenne de convertir en patriotisme républicain d’Etat. Ils entendent reprendre le mouvement de modernisation du pays qu’avait entrepris Félix Houphouët-Boigny et qui fut rompu par le virage nationaliste différentialiste des années 1990.

Tel est le cadre historico-politique dans lequel doit être situé la problématique de l’alternance du pouvoir en 2020. Il appartient au peuple ivoirien d’en décider. Il ne peut toutefois user de sa souveraineté pour élire librement le chemin de son destin qu’en étant pleinement maître de son choix. Il doit à cette fin être éclairé. Le débat hors sol sur l’alternance du pouvoir  tel qu’il est mené et orienté par une frange d’activistes au sein de l’intelligentsia journalistique et politique ivoirienne est un débat inconsistant et à tout le moins malhonnête de mon point de vue.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*