La séparation des sous-systèmes sociaux, condition du développement endogène en Afrique au XXIème Siècle.

Refonder économiquement nos corps sociopolitiques, séparer leurs ensembles structuraux, transformer la politique en opérateur d’égalité et de liberté au moyen de la démocratie pour construire le développement endogène, tels sont les chantiers qui permettront aux Etats d’Afrique sub-saharienne de surmonter les blocages internes qui affaiblissent leur historicité.

Nos corps socio-politiques modernes demeurent encore, malgré les apparences, commandés de l’intérieur par le modèle structural des sociétés traditionnelles caractérisé par l’indifférenciation de l’économique du politique, du judiciaire, du religieux et du familial.

 Dans les sociétés modernes, ces sous-systèmes sont nécessairement différenciés et séparés. La modernisation s’effectue à travers cette différenciation et cette séparation des sous-systèmes. Le principe de séparation des pouvoirs dans la démocratie républicaine pluraliste est commandé par cet impératif de différenciation fonctionnelle des sous-systèmes sociaux.

Dans les sociétés traditionnelles, ces structures sont indifférenciées et confondues. Par exemple, la collectivité religieuse y est en même temps, comme le souligne Guy Rocher, une collectivité politique, une collectivité judiciaire et une collectivité économique. Les pouvoirs politique, économique, religieux et judiciaire sont réunis dans les mains de la même autorité. Le chef de tribu, autorité politique, peut être à la fois un opérateur économique, un chef religieux et un détenteur de l’appareil judiciaire.

La difficulté à obéir au réquisit de différenciation fonctionnelle des sous-systèmes trahit en nos institutions une résilience du modèle traditionnel d’indifférenciation qui organise les communautés à structures lignagères et ethniques. La confusion du politique, de l’économique, du judiciaire et du religieux en nos États en est la manifestation.

La tendance des acteurs politiques africains à se définir comme dirigeants lignagers et ethniques, chefs religieux, opérateurs économiques, exprime un archaïsme, structurellement fondé, des représentations. L’ethnicisation des partis politiques, la transformation de leur représentativité en représentativité communautaire, l’incorporation des organisations de la civile par les partis politiques, le contrôle communautaire des électorats, traduisent emblématiquement cette confusion des systèmes qui corrompt les institutions de la modernité.

Ce transfert du modèle structural des communautés lignagères et ethniques agraires du passée dans les institutions du présent entraine le blocage de nos sociétés.

La problématique sociétale africaine est donc de modifier, de manière volontariste, ce modèle structural interne obsolète qui continue néanmoins de régenter nos corps politiques empêchant leur transformation historique qualitative. L’objectif politique majeur est donc de moderniser substantiellement nos corps politiques en abrogeant cette confusion pré-moderne des systèmes.

Cette différenciation des systèmes est la condition du développement économique endogène. « Le développement économique – souligne Alain Touraine – est formé de deux mouvements opposés mais complémentaires : libération du système économique des contraintes d’origine non économique qui l’étouffent et, en second lieu, la réintégration de l’activité économique dans une logique politique plus globale. »

La problématique du développement économique en nos Etats d’Afrique sub-saharienne est donc une problématique de modernisation. Elle se résout au moyen d’un changement de structure.

Ce changement ne consiste guère à modifier l'identité de nos cultures. Il consiste au contraire à révoquer les solutions que ce génie créateur a pu élaborer à un moment donné de l’histoire pour résoudre le problème de l’adaptation d’un système social à un contexte donné. Pertinente à l’époque précoloniale, la stratégie d’indifférenciation des structures ne répond plus aux besoins de nos sociétés africaines du XXIème siècle. Il importe de souligner  qu’elle fut instrumentalisée par la colonisation. Elle permit ensuite de figer et de proroger les rapports de domination.

 Il est donc question de répudier une tradition qui s’est fossilisée empêchant les cultures de déployer leurs forces de spontanéité créatrices pour inventer de nouvelles solutions appropriées aux besoins des temps nouveaux.

Il s’agit donc de séparer les systèmes économique, politique, étatique et religieux conformément aux réquisits du présent dans nos sociétés hétérogènes complexifiées. Il faut les autonomiser et les laisser agir selon leur logique intrinsèque en les coordonnant pour promouvoir la liberté et l’égalité des individus et des collectivités.

Cette modification des structures est toujours le fait d’une révolution qui s’opère par le haut. Elle résulte d’une transformation dans l’univers des valeurs de l’intelligentsia et des dirigeants politiques. Elle ne peut être attendue des conservateurs et des nationaux-populistes qui regardent vers le passé en identifiant, dans une coupable confusion, la culture aux traditions et aux structures systémiques des communautés lignagères.

Cet impératif de révolution des mentalités et de réforme vitale des structures est le démenti le plus cinglant contre la prétention du nationalisme ethnique et du populisme à être la solution au problème du développement endogène en Afrique aujourd’hui.

Sachant distinguer cultures et traditions les élites progressistes africaines sont les acteurs potentiels de la modification vitale des structures. Identifiant les identités culturelles au génie créateur des peuples, ces élites progressistes peuvent consentir à révoquer les formes d’organisation que ces peuples ont pu produire à un moment donné, aujourd’hui dépassé, de leur histoire. Ils peuvent décider d’opérer les transformations de  structures requises par les impératifs de modernisation et d’industrialisation qu’imposent aujourd’hui les besoins de nos sociétés et de nos économies en ce XXIème siècle. Ils choisissent l’avenir contre le passé. (A suivre)

Les commentaires sont fermés