Côte d’Ivoire : nos partis d’opposition nous prouvent-ils qu’ils sont capables de mieux diriger le pays?

Cette question vitale mérite d’être posée car l’opposition ivoirienne est, depuis un long moment, engagée dans une stratégie multiforme de délégitimation du gouvernement. La critique argumentée et les projets de société alternatifs crédibles qui pourraient valider sa prétention à mieux diriger le pays se font pourtant attendre.

 En démocratie républicaine, l’aptitude de l’opposition à gouverner repose sur sa capacité à justifier argumentativement ses positions et à élaborer des projets de société inclusifs et intégrateurs qui battent en brèche ceux du gouvernement. C’est en remplissant cet office dans les règles de l’art politique qu’elle se qualifie comme contre-pouvoir capable de gouverner.

Comme l’a montré François Guizot et comme le souligne Pierre Rosanvallon commentant son ouvrage majeur Des moyens de gouvernement et d’opposition, l’opposition politique est, dans les démocraties représentatives, un élément constituant du pouvoir. Elle en est l’arc-boutant. C’est le contrepoids nécessaire qui permet de garantir le service gouvernemental du bien commun. Sa prétention à diriger l’Etat met quotidiennement le régime en place au défi de faire mieux dans la défense de l’intérêt général et le service du bien commun.

« En ayant pour objectif de remplacer le gouvernement en place, l’opposition le met constamment à l’épreuve ; elle le contraint à s’expliquer, à prouver son efficacité, à justifier ses choix : elle introduit de cette façon une contrainte d’argumentation en même temps qu’elle contribue à sa rationalisation »  souligne  Pierre Rosanvallon. Ayant vocation à gouverner, la fonction de l’opposition est de « maintenir, en le redressant, le pouvoir qu’elle combat » résume Guizot. « L’opposition n’est donc efficace que si elle ne se contente pas de dénoncer platement l’action du gouvernement en exercice » dit, à ce propos,  Pierre Rosanvallon.

En démocratie, l’opposition se constitue  comme véritable contre-pouvoir à travers le caractère argumenté de sa critique. C’est par cette qualité discursive qu’elle parvient à contraindre la majorité au pouvoir. Ce principe démocratique d’argumentation rationnelle et critique oblige en retour l’opposition : « L’opposition  doit convaincre qu’elle a raison contre le gouvernement et qu’elle sera capable de mieux diriger le pays ».  Le respect impératif de ce réquisit démocratique par l’opposition constitue son rôle de contre-pouvoir efficient ayant vocation à gouverner le pays.

Il n’est pas sûr que ces réquisits et ces principes de l’opposition démocratique  soient respectés par les partis auxquels revenait ce rôle en Côte d’Ivoire. La capacité de l’opposition à diriger le pays dans une démocratie réside en son aptitude à justifier argumentativement ses critiques contre le gouvernement en place. Elle réside en sa capacité à élaborer un programme de gouvernement alternatif concurrent convaincant et cohérent.

 On peut alors légitimement s’interroger sur la capacité du FPI et des partis qui lui sont affiliés à gouverner la Côte d’Ivoire. En la matière, le bilan gouvernemental calamiteux du FPI entre 2000 et 2010 et son incapacité à fonder rationnellement et conceptuellement sa dénonciation du gouvernement, ne plaident pas en sa faveur.

 Après avoir été battu à la présidentielle en raison de ce bilan, l’on note que le FPI a délibérément déserté son rôle dans l’opposition depuis 2010. Alléguant  avoir été désapproprié du pouvoir par un complot international, refusant en conséquence, selon ses dires, de légitimer le régime issu de l’élection présidentielle, le FPI et ses satellites se sont figés dans l’appel au boycott permanent des épisodes électoraux. Escomptant saper, par cette désertion,  la légitimité du gouvernement,  ils se sont immobilisés dans son dénigrement permanent et la dénonciation plate de ses actions, sombrant ainsi dans le populisme. Définissant le régime en place comme un pouvoir étranger à la société ivoirienne, un gouvernement  à la solde de centres de décision étrangers et lointains, ils brassent et recyclent les thématiques du national- populisme. Passant tour à tour, au gré des circonstances et des années, des thématiques de la justice du vainqueur et de la justice impartiale à la revendication de l’amnistie et finalement à l’appel à la libération de Laurent Gbagbo autrement dit à l’impunité, le FPI aspire à réinstaller au pouvoir un régime d’irresponsabilité. Munie désormais de la thématique-valise de « réconciliation nationale » dans laquelle elle dissimule un programme identitaire et un projet d’État communautaire incarné par un leader charismatique, l’opposition ivoirienne louvoie vers l’anti-démocratie qui est son cap fixé.

Par cette désertion du terrain de la critique constructive argumentée, par cette incapacité à dépasser la dénonciation plate du gouvernement, à élaborer des programmes de gouvernements et des projets sociétaux inclusifs alternatifs, nos partis d’opposition ne nous prouvent pas qu’ils sont capables de mieux diriger le pays. Soucieux d’homogénéiser communautairement notre société, d’en éliminer la pluralité, d’anéantir la citoyenneté au profit de la nationalité, les factions identitaires de notre opposition et leurs éventuels alliés ne nous prouvent pas qu’ils sont capables de mieux diriger notre démocratie.

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